Entretien avec Fabrice Croizé

Le 31 octobre dernier, nous avions prévu de vous offrir une nouvelle escapade d’un aïkidoka en assistant au stage mené par Fabrice Croizé Sensei1, dans son dojo de Montreuil. Malheureusement, la situation sanitaire en a voulu autrement, fermant à la fois stages, cours et dojos. Qu’à cela ne tienne, nous avons choisi un autre format de rencontre !

Nous vous proposons ainsi ici un petit entretien avec Fabrice Sensei, principalement axé autour de son dojo des Guilands et son club, en espérant que cela vous motivera à venir le découvrir dès que nous pourrons reprendre la pratique.

Bonjour Fabrice, et merci d’avoir accepté de répondre à nos questions !
Tout d’abord, peux-tu nous présenter le dojo dans lequel tu exerces ? Que représente-t-il pour toi ?

C’est vrai que ce dojo est une aventure en soi… Il s’agit d’une salle sans pilier situé au 1er étage d’un entrepôt, dans une cour accédant à la rue. C’est une salle de 250 m², qui était précédemment un pressing industriel, et que j’ai commencé à louer à l’été 2012. Avec les élèves, on y a aménagé des cloisons pour les vestiaires, puis carrelé, et posé le tatami. Un plombier nous a fait les circuit de douches (la petite annexe des sanitaires étant déjà en place). Cela nous donne une grande salle avec un tatami de 130 m², éclairé en lumière naturelle, et donnant sur une arrière-cour très au calme. Idéal pour la pratique !

Le Dojo des Guilands à Montreuil (93)

C’était un projet que j’avais de longue date : m’étant entraîné pendant pas mal d’années au Cercle Tissier de manière quotidienne ou plus, je cherchais un endroit qui permette la même chose à celles ou ceux qui en auraient la possibilité et l’envie. Je le souhaitais aussi pour ma progression personnelle : densifier mon niveau en densifiant le nombre de cours.

Le tatami du club où j’enseignais alors (Maison du Taiji à Bagnolet) commençant à être petit pour le groupe qui s’y était formé, je me suis dit que c’était le moment. J’ai trouvé cette salle sur Montreuil, à 500 m de la précédente. Elle m’a immédiatement plu (seul le plafond est un peu bas pour les armes) et j’ai sauté le pas. C’est ma deuxième maison, le lieu où je suis chez moi et dans ma discipline.

Te souviens-tu du tout premier cours que tu as donné là-bas ?

Je ne me souviens pas exactement de mes premiers cours. Surtout de l’ambiance de chantier : les douches étaient encore en travaux et plein de choses n’étaient pas finies. Mon premier fils naissait au même moment, donc c’était à la fois un moment plein d’inquiétudes, mais aussi de mouvement et d’énergie. Le hasard a fait que ces deux « naissances » ont eu lieu à 8 jours d’intervalle.

Penses-tu y apporter des améliorations ? (vous avez changé l’enseigne récemment…)

Les aménagements majeurs de la salle sont déjà faits. Effectivement, l’année dernière, j’ai essayé d’améliorer la visibilité extérieure, avec un tableau vitrine sur la rue, un nouveau panneau/enseigne en bois, des spots pour l’éclairer…

Cet été verra normalement un renouvellement du bail pour 9 ans, j’attendrai donc la saison prochaine pour la suite, mais je souhaite encadrer le tatami par un parquet sur 3 côtés , et cacher le tube d’aspiration d’air par du bois aussi. Il s’agit de rapprocher la salle de l’image des dojos traditionnels japonais, et de gommer le côté « industriel » du lieu par des matériaux naturels.

Peux-tu nous présenter les membres de ton club ?

Actuellement, il y a environ 70 adultes au dojo, et cinquante enfants/ados (dont Hélène – Doué NDLR – et Claire – Luciani NDLR – s’occupent). Le groupe adulte a de bonnes habitudes de travail à mon sens : peu de papotages, de conseils ou de blocages pendant la pratique, beaucoup de générosité, de l’engagement physique. Beaucoup de passionnés, cela bouscule parfois quand on vient d’un autre club, mais les débutants adhèrent souvent très vite à l’ambiance et aux habitudes de travail contrairement à ce qu’on pourrait penser.

La moyenne des pratiquants est constituée de trentenaires/quarantenaires. A cela s’ajoute une bonne équipe de cinquantenaires, quelques jeunes ados ou dans la vingtaine (trop peu!) et quelques pratiquants plus âgés, dont notre mascotte Phi-Dung qui a 71 ans. La plupart vient s’entraîner 2 ou 3 fois par semaine, mais certain.e.s sont là quotidiennement. L’ambiance générale est très chaleureuse, j’y attache beaucoup d’importance, et fais de mon mieux pour préserver cela, tout en gardant le cap de la progression et des aspects plus sévères de notre discipline.

Le fait que tu sois enseignant et pratiquant professionnel t’engage-t-il à une plus grande responsabilité envers eux ?

Je ne sais pas ce que change ma double position de pratiquant et d’enseignant, mais ce qui est sûr c’est que le fait de continuer à m’entraîner me permet de conserver énormément de motivation et de fraîcheur d’idées. Je ne pratique plus que 2 midis par semaine au Cercle, j’essaie donc de pleinement m’engager dans ces cours pour continuer de progresser. De même, j’essaie de ne pas rater des enseignants de haut niveau de passage en France.

En tant qu’enseignant, je n’interviens que sur ce qui me semble utile pour la progression de l’élève au moment T, et laisse du temps à chacun pour s’accaparer une direction. Cela comporte aussi des mauvais côtés : je me suis rendu compte récemment que je laisse parfois chacun trop dériver dans ses propres penchants naturels, et les élèves perdent du temps, or c’est de ma responsabilité. La balance n’est pas toujours aisée entre correction immédiate et temps laissé à la pratique pour faire son œuvre.

Combien de stages organises-tu habituellement dans une saison ? Reçois-tu également d’autres enseignants ?

Cette salle est mon laboratoire. J’y donne donc environ un stage par mois, ce qui me permet de prolonger le travail en cours, ou d’expérimenter des choses nouvelles, mais aussi de voir d’autres publics, les voir travailler avec les élèves du club, tout cela avec régularité.
J’ai gardé aussi l’habitude que, dans l’année, un de ces stages soit dirigé par Hélène, et un autre par Mare Seye. Cela fait plus de 10 ans qu’ils interviennent, nous travaillons ensemble avec beaucoup de confiance, et je souhaite que cela perdure.

Cours donné par Christian Tissier Shihan en 2015 au Dojo des Guilands (Uke : Fabrice Croizé)

Beaucoup d’enseignants sont intervenus aussi en soirée. J’ai eu la chance que Yoko Okamoto nous fasse l’amitié de diriger un cours en 2013, la saison de lancement du dojo. Après son cours, elle m’a demandé si Christian (Tissier, NDLR), ou mes sempais Pascal Guillemin ou Bruno Gonzalez étaient déjà venus, m’a conseillé de le faire, et de travailler avec tout le monde. Je m’applique à suivre ce conseil et chaque année Pascal et Bruno viennent un soir chacun. Christian a eu la gentillesse de diriger un soir en 2015, et Yoko à nouveau en 2019. Des  référents importants pour moi que sont Nino Dellisanti et Francesco Dessi, sont également venus, et je prévois que Bodo Rödel vienne cette année. J’ai aussi de très bonnes relations avec Michel Lapierre, qui vient chaque année échanger, et plus récemment Didier Boyet ou Miyuki Kumazawa. J’ai encore en projet de faire venir au club d’autres enseignants, cela change les repères des élèves, les ouvre sur d’autres tours de main, et créé beaucoup de dynamique.

Quelles sont les pistes de travail sur lesquelles tu réfléchis en ce moment ?

En cours, j’essaie de toujours faire primer les besoins du groupe sur les miens. Mais je me réserve quand même une petite partie pour la recherche…
De manière ponctuelle, juste avant que l’on ne soit arrêtés par le confinement, je m’intéressais au rôle de l’ouverture/fermeture du dos dans certains engagements techniques : comment le fait de rapprocher volontairement les omoplates soulage les bras (en ryote dori particulièrement). J’attends avec impatience que l’on puisse reprendre pour expérimenter plus avant cet aspect…
J’ai plusieurs axes personnels au long cours. Je suis en train d’épuiser ce qui m’a semblé devoir être le travail du 5ème dan, à savoir pouvoir passer tout mon répertoire en puissance avec tout type de pratiquant. Je ne suis pas satisfait de toutes mes techniques, mais j’ai le sentiment d’avoir pas mal défriché le terrain.

En parallèle, j’ai comme axe de me créer un système personnel à partir du répertoire technique : quelle technique est adaptée à quelle situation, comment tourner une technique qui ne passe pas (passer plus en puissance ? comment imprimer plus de force ? changer la direction de force ?), ou vers laquelle basculer (quelles techniques basculent facilement vers lesquelles?)… Autrement dit, en quoi notre répertoire offre les réponses à toutes les situations ou difficultés que l’on peux rencontrer. Là j’ai encore beaucoup de travail…

Mon gabarit, ma vélocité, ma coordination, le rapport puissance/équilibre, etc, sont désormais souvent avantageux, mais il me reste beaucoup de points de blocage. J’ai le sentiment de buter un peu en ce moment sur la crainte de blesser ou d’être excessif avec mes partenaires. L’aspect d’intégrité, très fort dans notre discipline, me freine sans doute sur certains plans. Comme souvent, les aspects positifs amènent à un certain moment des désavantages, qu’il va falloir dépasser. Le texte de Yamaguchi Sensei (consultable ici par exemple) le décrit très bien.
Enfin un grand axe de progression concerne l’aisance et la fluidité technique que j’ai pu sentir chez certains hauts gradés, mais là encore c’est du très long terme, c’est peut-être un peu tôt.

Pour terminer cet entretien, 2020 est une année très particulière, où notre pratique est interrompue, hachée voire absente. Quel(s) conseil(s) donnes-tu à tes élèves pour éviter une certaine démotivation ?

Concernant la crise due au coronavirus, bizarrement, à part quelques personnes encore peu attachées à la discipline, je ressens beaucoup plus de frustration que de démotivation autour de moi. Je pense que cette crise, très difficile, est aussi un révélateur de l’importance de la pratique : c’est  un facteur d’équilibre et d’épanouissement puissant pour beaucoup d’entre nous.  Mon message, c’est : ressentez bien ce manque, pour ne plus rater un seul entraînement quand cela sera à nouveau possible!

Cependant, en tant que responsable d’un dojo, il faut rester en mouvement même si la situation sanitaire nous coupe de notre pratique usuelle, et pour moi-même, et pour les élèves. J’enregistre donc des séances à dispo sur le net pour pratiquer seul des portions de mouvement, garder sa musculature, sa coordination, son sens des postures ou les armes. Je fais aussi des cours en direct sur zoom ou autre pour que tout le monde puisse se regrouper une fois par semaine. Je n’ai pas de conseils particuliers aux pratiquants, j’essaie simplement de rester moteur. Il faut continuer à être force de proposition je pense, et profiter de tous les espaces qui nous sont laissés à un instant T. Les effets peuvent être surprenants : à mon sens, le groupe du dojo a beaucoup progressé aux armes en mai et juillet, grâce aux cours dans les parcs ! Restons positifs, même dans la difficulté.

Nous remercions chaleureusement Fabrice Croizé pour sa gentillesse et sa disponibilité, et espérons le retrouver prochainement sur les tatamis.

1 Fabrice Croizé est enseignant et pratiquant d’aïkido, diplômé 5ème Dan Aikikai. Elève de Christian Tissier Shihan, il est également Délégué Technique Régional de Guyane. Vous pouvez le retrouver au

Dojo des Guilands
8 rue Gutenberg
93100 Montreuil

Entretien réalisé par Céline en novembre 2020
Crédits images : Fabrice Croizé, © Dojo des Guilands, tous droits réservés

1 réflexion sur « Entretien avec Fabrice Croizé »

  1. Très intéressant. Je n’ai observé Fabrice qu’à travers ses vidéos -pour l’instant- et serai heureux de participer à une virée chez lui. Sa sincérité dans cette interview est palpable tout comme sa passion pour l’aïkido. Merci Céline et Nico ! Merci Fabrice !

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